la mise en jeu du corps en musicothérapie

la mise en jeu du corps en musicothérapie

    La mise en jeu du corps en musicothérapie, ou l’essence même de ce qu’est amené à vivre un musicothérapeute.

Être attentif à sa propre résonance 

En musicothérapie, nous sommes principalement attentifs à la résonance en soi des vibrations, des émotions, des affects, et au développement de leur expression. Nous privilégions largement l’expression des ressentis, en prenant soin d’écarter au maximum les jugements de valeur, frein à l’ouverture de réponses multiples et créatives. Nous estimons  que la véritable intelligence (faculté de comprendre) est faite de sensibilité, d’éveil, de présence. Sans cette qualité d’intelligence, nous prendrions le risque de nous engluer dans des raisonnements, des jugements rigides, réducteurs, voire destructeurs. 

Il faut reconnaître qu’à l’heure actuelle, dans l’affluence et l’influence, des opinions, des connaissances, des croyances, des doctrines, des idéologies, des cultures, des informations multiples, il est souvent bien difficile pour l’être humain, de réussir à affirmer sa singularité, et de trouver un juste équilibre. Les autres, en général, n’en finissent pas de « penser » pour nous, d’établir des plans sur la comète, des chartes « de bonne conduite », et ont tendance à nous livrer leurs jugements, leurs raisonnements, comme valeur de certitudes, mais hélas, si l’on considère le niveau de misère et de violence existant encore dans notre monde aujourd’hui, nous pouvons légitimement affirmer qu’il n’y a pas que de bons plans, ou tout au moins qu’il est évident qu’il ne suffit pas de les confiner sur de « beaux parchemins dorés », mais qu’il faut absolument réfléchir au comment donner plus d’espace, concrètement, à la reconnaissance de l’être dans ses différences, et dans ses propres ressentis.  La reconnaissance de la valeur unique de chaque être est fondamentale, et l’ignorance la plus pernicieuse est de ne pas se connaître soi-même.   

Notre philosophe Descartes, dans son « Discours de la méthode », en était au « Cogito, ergo sum  / je pense, donc je suis ». Plus de cent cinquante ans après, dans sa « Critique de la raison pure », Kant s’est efforcé de montrer les illusions et les limites des prétentions théoriques de la  raison. Aujourd’hui, dans son ouvrage « L’erreur de Descartes », Antonio Damasio démontre clairement la corrélation étroite qui existe entre émotion et raison. Pour sa part, Jean-Jacques Goldman, artiste apprécié, parodie Descartes, dans sa chanson « les choses », par un « C’est pas, je pense, mais J’ai, donc je suis », vue malheureusement plutôt lucide de l’artiste sur notre époque, dans laquelle l’engouffrement dans l’avoir constitue, pour bon nombre d’individus, une priorité qui les éloigne de la profondeur de leur être.

Alors, disons, pour en revenir à la musicothérapie, qu’au « je pense, donc je suis » du célèbre philosophe,  nous opposons un «je vibre, je ressens, donc je suis ». Dans la philosophie indienne, nous trouvons également le « Je suis, là où je ne pense pas », entendons par là, si je ne me laisse pas envahir par la pensée de l’autre, la pensée par procuration, et que je suis à l’écoute de ma propre résonance, alors j’ai quelque chance de me retrouver au centre de mon être intime. Tout en appréciant la proximité avec l’autre, quelle que soit sa différence, je me dois de trouver, dans mes relations existentielles, une dynamique d’ouverture qui se traduise par une réduction progressive de mes propres barrières psychologiques, et par un abandon de mes jugements de valeurs, au bénéfice de l’expression de mes ressentis les plus profonds, les plus intimes.      

C’est ainsi que notre travail en musicothérapie s’oriente précisément dans ce sens de la « résonance » chez l’individu (et non du raisonnement). Nous donnons un maximum d’espace à l’instant, au présent de la rencontre, à l’expression des ressentis, des émotions, à la vie en définitive, au travers des gestes, des mouvements, des productions sonores, corporelles, vocales, le support musical faisant fonction d’appel à nos pulsations vitales, à nos énergies essentielles.

La mise en jeu du corps,  sous l’impulsion de la musique, va nous permettre un accès à la connaissance de soi et de l’autre, d’une manière plus profonde et plus « vraie », comme aimait si bien le souligner Françoise Dolto, elle va nous permettre de vibrer, de nous mouvoir et de nous émouvoir, de vivre en quelque sorte l’épreuve de soi et de l’autre, dans une rencontre vivante et authentique, dans la spontanéité, sans référence esthétique, conventionnelle ou culturelle, sans discrimination aucune, tout simplement dans l’être soi-même, hors des savoirs, des certitudes, des comparaisons.

En formation de musicothérapie, un travail en petit groupe, intégré affectivement (niveau élevé de confiance réciproque), favorise la possibilité de communication diversifiée, et sert de contenant protecteur pour chacun des participants. Les tensions s’y libèrent plus rapidement, de même qu’apparaissent plus conséquemment les sensations cénesthésiques (sensations internes de perception de son corps), et des ressentis de plénitude, de sécurité, de plaisir, de goût à vivre.

En séance de musicothérapie, nous réveillons en quelque sorte l’identité sonore du Sujet, sa mélodie intérieure, pour tenter de l’acheminer vers une plus grande harmonie avec lui-même, et avec son environnement, telle est bien la perspective déclarée de la musicothérapie, dans laquelle musique et corps sont les deux éléments porteurs et révélateurs des énergies réparatrices et productives de l’être, lesquelles vont le propulser vers sa propre lumière intérieure, celle-ci finissant par lui faire prendre conscience des ombres insistantes des divers conditionnements dont il est l’objet inconsciemment.   

.   Notre corps, aire transitionnelle  d’expérience créatrice

En musicothérapie, nous parlons régulièrement de mises en acte du registre corporel (niveau conscient, fondement même de notre travail), dans lesquelles peuvent, parfois, se développer des «passages à l’acte » (niveau inconscient, pulsion trop longtemps contenue). Dans les faits, nous favorisons essentiellement, ce que  David Le Breton (151), éminent sociologue et anthropologue français, nomme « un acte de passage » par le corps (niveau conscient). David Le Breton en parle, certes, dans un contexte bien particulier, dans lequel il évoque les tatouages et les scarifications, utilisés par certaines personnes, comme symbolique d’une appropriation, ou comme manifestation d’un intolérable, et dans lequel il démontre que l’acte de passage par le corps, pour ces personnes, leur est devenu une nécessité pour arriver à une réelle métamorphose de soi.

En musicothérapie, nous sommes, bien entendu, dans un autre contexte, mais reprendre les termes d’acte de passage par le corps nous semble tout à fait intéressant, dans la mesure où nous y trouvons la notion, pour le Sujet, d’être acteur de son passage par le corps, dans une conscience de soi élargie, à la découverte de ressources insoupçonnées, et dans l’appropriation d’un sens, lié à sa propre histoire. Le Sujet devient acteur de son évolution. L’acte de passage par le corps qui s’appuie sur un bon niveau de reconnaissance (se sentir, pour le Sujet, reconnu et entendu dans son existence, dans sa différence, par le musicothérapeute) est sans doute pour le Sujet une judicieuse manière d’éviter le passage à l’acte déstabilisateur, voire destructeur !

Laisser son corps évoluer librement, en laissant la musique passer, sans résistance, en se laissant traverser par elle de toutes parts, est un véritable acte de création qui vient dévoiler au Sujet la force lumineuse de ses ressentis, et lui permettre le surgissement d’une force vitale, trop souvent retenue. C’est ainsi que les modalités transférentielles du Sujet peuvent venir s’inscrire dans le lieu même du corps du thérapeute, à charge pour le musicothérapeute, bien entendu, d’adopter une posture d’ouverture, et d’accueillir les identifications projectives du Sujet. Le corps du musicothérapeute fonctionne à ce moment-là comme une aire transitionnelle d’expérience créatrice du Sujet,dans laquelle un passage permanent s’installe entre sa réalité intérieure et sa vie extérieure, et la symbiose partielle qui s’installe avec le Sujet vient servir alors de support à l’élaboration de la relation thérapeutique, et sert d’amorce d’un processus de symbolisation (l’émergence du sens se situe bien souvent dans ces passages).

►   Donnons un exemple :  Sur une musique du Tibet, lors d’une communication à base d’expression corporelle, Nelly 10 ans (déficit mental et moteur), vient à un moment donné, et après une évolution libérée de déplacements en tous genres, tambouriner sur mon dos, puis sur mon torse, en frappes bien marquées au rythme de la musique (voire à la limite de l’agressivité), appuyées par moments de cris significatifs de renforcement de sa dynamique. J’accueille sa décharge pulsionnelle (pressentant l’importance qu’elle devait avoir pour Nelly) par une ouverture plus large de mon torse, bras largement ouverts, tête en arrière, et des sorties de souffle puissant, sensées me permettre de supporter plus longuement les percussions corporelles engagées par Nelly. Après quelques minutes de ce corps à corps initié par Nelly, celle-ci finit par se calmer, s’écarte de moi, m’imite quelque peu dans de courtes expirations, puis va s’asseoir en se mettant à rire… Je lui fais signe, pouce en l’air, de mon approbation de son affirmation.

Plus tard, lors d’une visite de sa mère, accompagnée du grand frère de Nelly, Nelly désigne son frère du doigt en le regardant, et se tourne vers moi en se frappant la poitrine… c’était clair. Le dialogue avec la mère nous a confirmé ensuite les conflits frère-sœur, nous avons pu écouter les ressentis de chacun, et permettre une évolution positive.

Un corps libre donne à voir de l’être, l’expérience sensori-motrice et l’imaginaire s’y rencontrent, le visible et l’invisible s’y entrecroisent.  Laisser venir le mouvement, la sensation, dans la fulgurance de l’instant, et c’est alors qu’apparait une infinité de possibles, d’éprouvés divers, tandis que les empreintes émotionnelles resurgissent, comme autant d’instruments de connaissance de notre intériorité.

En laissant notre corps s’exprimer librement,  c’est-à-dire en laissant venir ce qui vient, sans résistance, sans questionnement, que ce soient les tensions, les désirs, les pulsions, notre vulnérabilité, alors immanquablement, notre corps va dire et va signifier, il va nous conduire à la révélation de notre personnalité profonde, et au final, à ce qu’il y a de plus sublime en soi, et dans notre rapport à l’autre, au cœur même de notre propre humanité, faisons tout simplement confiance à la musique pour nous y amener.

Chaque être humain a un besoin incoercible de reconnaissance pour exister, mais la première des reconnaissances, c’est à nous-mêmes d’abord de nous l’attribuer, se connaître, se révéler à soi-même ! « L’ignorance c’est de ne pas se connaître soi-même profondément » disait Jiddu Krishnamurti.

Si nous sommes attentifs aux symptômes de notre corps, nous serons capables d’y mettre du sens, et d’éviter ainsi de laisser notre corps s’avilir par des égarements, des déchéances diverses qui ne contribueraient qu’à développer en nous des angoisses plus ou moins diffuses. Bonnie Bainbridge-Cohen, art-thérapeute de renom, traduit par une belle métaphore cette connexion corps-esprit : « L’esprit est comme le vent, le corps est comme le sable. Si tu veux savoir comment souffle le vent, regarde le sable ».

Notre acte de passage par le corps, au niveau du souffle, de la respiration, du toucher, du geste, du mouvement, du regard, du rythme, de la voix, nous favorise cet état de conscience ouverte et de connaissance de soi élargie (en démasquant les résistances, les tensions, les conditionnements), et constitue un véritable chemin vers la liberté d’être, et d’oser vivre. 

Si je suis libre, je peux « oser vivre » ! Mon corps se détend, laisse les énergies circuler, ressent les diverses vibrations, capte la résonance d’affects multiples, passe des tensions aux relâchements dans une alternance équilibrante, me propulse dans une présence à moi-même absolument intense et vivifiante. Dans cette perspective, les inhibitions se lèvent, je m’affirme en développant une créativité restée trop souvent en latence.

Sous l’impulsion de la musique, cette mise en acte de mon corps (qui constitue dans le même temps un acte de passage par le corps pour m’affirmer), libre, acceptée, désirée, devient le lieu d’une énergie interne fabuleuse, régénératrice, fondatrice, métaphorique, transcendante. En séance de musicothérapie, les émotions et les vécus corporels du thérapeute et du Sujet (patient) se nouent dans un échange transféro-contretransférentiel qui doit, à l’évidence, être parfaitement maîtrisé par le thérapeute, et où la verbalisation des éprouvés physiques et psychiques permet l’accès à la symbolisation (émergence du sens).  Le corps du thérapeute pourrait être comparé à une pâte à modeler qui peut se laisser mettre en forme par le Sujet, tout en renvoyant à celui-ci quelque chose de sa propre forme. Cet échange doit rester astreint à la dynamique d’une communication équilibrante, « je t’attire sans te vaincre, je me laisse attiré sans être vaincu ».

Au-delà de toute convention, notre corps libre traduit la part cachée de soi, mais seule une émotion partagée a un bénéfice qui demeure et enrichit, elle devient ainsi espace de symbolisation, car un sens est donné à ce qui a jailli ! Peuvent s’entendre alors le manque, la douleur, la passion, l’identification, l’appel, l’angoisse, le désespoir, la nostalgie, l’enthousiasme…, du fait d’un corps libre, animé essentiellement par le désir d’être ! Voilà l’essence même de ce qu’est amené à vivre  un musicothérapeute.

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