Fiche de poste du musicothérapeute

Fiche de poste du musicothérapeute

Roland VALLÉE

 

FICHE DE POSTE du « MUSICOTHÉRAPEUTE »

 

Roland VALLÉE,    psychologue clinicien, orthophoniste, musicothérapeute, auteur d’ouvrages sur la musicothérapie, formateur, délégué  de l’Atelier de Musicothérapie de Bordeaux (AMBx).

Le terme Sujet (avec un S majuscule) dans cet écrit désigne la personne, dans tout ce qui la constitue fondamentalement

  1. Le musicothérapeute

Un musicothérapeute est avant tout, un thérapeute. Á ce titre, il est tenu de   s’informer sur l’origine des troubles du Sujet qu’il va prendre en compte, sur leur mécanisme pathogénique, la nature lésionnelle ou fonctionnelle des perturbations qui les ont fait naître, les symptômes par lesquels ils se traduisent, leur degré de gravité, leur potentialité évolutive. Pour autant, la formation du futur musicothérapeute reste centrée, elle, du fait même de l’implication corporelle et émotionnelle sollicitée en permanence dans la démarche thérapeutique en musicothérapie, sur un solide et indispensable travail de développement personnel.

Le musicothérapeute est donc thérapeute avant tout, ce qui implique obligatoirement une démarche personnelle sur sa propre résonance au monde sonore et musical, et sur la compréhension, dans la relation établie avec le Sujet,  de sa propre mise en jeu dans le registre corporel et émotionnel. Le musicothérapeute se situe dans une approche globale de la personne, et non, centrée sur le  symptôme. Il s’inscrit en permanence dans l’instant de la rencontre avec le Sujet, en s’appuyant sur le potentiel latent du Sujet, et dans une visée fondamentale de reconnaissance et de respect de la personne.

Le support sonore et musical qu’utilise le musicothérapeute fait office de révélateur des énergies internes du Sujet, liées à sa propre histoire,  mais le musicothérapeute reste, bien entendu, l’élément-clé, pour aider ce Sujet à construire du sens, à partir de ce qui va émerger progressivement de l’expression corporelle et émotionnelle qui se développe immanquablement au cours de la démarche thérapeutique, sous l’impulsion de la musique.

 

L’objectif premier du musicothérapeute est d’établir une véritable relation de reconnaissance avec le Sujet (une relation de reconnaissance est celle qui s’inscrit dans le respect du rythme du Sujet, le respect de son histoire, de son droit à l’émotion, de son droit à la différence, et dans laquelle le Sujet se sent entendu et reconnu dans son existence telle qu’elle est). Il s’agit ensuite, dans un second temps, d’aider le Sujet à élargir son champ d’expression corporelle et émotionnelle, et par là même, d’arriver au final à développer progressivement son espace de communication

Quand une musique vient toucher le Sujet au plus près de son histoire, elle n’est pas pour autant thérapeutique en soi, mais c’est le travail du musicothérapeute, précisément, que de savoir repérer alors ce qui semble « faire signe » chez le Sujet (Fernand Deligny), repérer les mises en résonance des multiples niveaux de la personne, les traces de ce qui soulage ou de ce qui exaspère, en référence à des vécus jusque-là peut-être non mis en exergue, non analysés. Le musicothérapeute doit pouvoir utiliser ces éléments pour aider le Sujet à transformer progressivement son propre rapport à lui-même et son rapport à l’autre, dans un renforcement de son vécu émotionnel, et de ses repères identitaires. La relation musicothérapeute-patient est l’élément moteur des mouvements d’évolution, de changement, qui permettent au Sujet de se reconnecter à sa source de vie véritable, à son désir de vie, le support musical, lui, répétons-le, faisant office de révélateur des énergies du Sujet qui sommeillent au plus profond de lui-même.

  1. La musicothérapie

La musicothérapie est une thérapie qui se situe dans le registre du non verbal, et qui  s’appuie, à la fois, sur les éléments constitutifs du sonore et de la musique (temps, espace, sons, vibrations, rythmes, mélodies, harmonie), et sur les éléments constitutifs de l’être humain mis en jeu inévitablement dans la relation musicothérapeute-patient (le corps, le mouvement, la voix, l’émotion, le mental, les affects, le regard, le toucher, le silence ),  ces derniers éléments impliquant, à l’évidence, la nécessité pour le musicothérapeute d’une analyse parfaite de ce qui se joue au niveau  transférentiel (transfert – contretransfert) dans la relation établie.

 

La musique, de par ses inflexions, ses modulations, ses rythmes, ses mélodies, ses contrastes, de par l’alternance des tensions et des relâchements qui la constituent, de par la mobilisation des affects qu’elle induit, est un  support efficace pour aider le Sujet à entrer plus à fond dans son corps, à affiner sa conscience corporelle, le stimuler au niveau sensoriel, l’aider à se mouvoir,  et à s’émouvoir.  La musique permet plus facilement de créer des liens, des passages pour les émotions, elle autorise des sens multiples, et facilite le déblocage d’énergies sous-jacentes. Véritable support à l’action thérapeutique, elle permet au Sujet de rencontrer l’autre, différemment, et d’appuyer une plus large expression de ses ressentis.

 

Mais pour autant, il ne faut pas croire à l’omnipotence thérapeutique de la musique, la musique n’est pas  une potion magique qui viendrait soulager tous les maux.  En musicothérapie, il n’est aucunement question de pharmacopée musicale (vulgarisation commerciale : « telle écoute musicale serait bonne pour telle pathologie ! », surtout pas.)

Que ce soit à travers la production sonore ou musicale, corporelle, vocale, instrumentale, simple ou élaborée, en individuel ou en groupe, ou bien dans l’écoute de musiques enregistrées, variées, en appui d’un  travail autour de la respiration, de la relaxation, ou de la dynamique corporelle, nous sommes constamment centrés en musicothérapie sur un processus de relation évolutive de reconnaissance : se sentant reconnu et entendu par le musicothérapeute dans l’expression corporelle et émotionnelle de son vécu autour du sonore et de la musique, le Sujet va pouvoir progressivement créer du sens, et développer un véritable désir de vie. 

Dans l’action thérapeutique que met en place le musicothérapeute, les musiques proposées, et l’engagement corporel qui y est associé, fonctionnent comme un médiateur puissant facilitant la création de liens, l’évacuation d’un certain nombre de résistances, et l’expression de l’univers affectif et émotionnel du Sujet (cet univers étant nourri, bien entendu, par la propre histoire du Sujet). Sans la médiation de cet engagement corporel, le Sujet serait privé d’un champ infini d’émotions nécessaires à son équilibre psychique, or l’émotion est une expérience vitale pour la relation, elle constitue le socle de la communication humaine, d’où la place importante que prend l’analyse de la relation émotionnelle dans la formation du musicothérapeute.

 

Les attendus de la musicothérapie :    Une nouvelle perception de lui-même par le patient, et de sa relation à autrui, et au monde / un rééquilibrage émotionnel / une affirmation de soi / un recouvrement de ses énergies, de ses repères, de son élan vital / une  harmonie retrouvée  / une plus grande solidité intérieure.      La musicothérapie, du fait de son contexte non-verbal (analogique), offre plus de fluidité que le contexte verbal (digital), et favorise ainsi au Sujet l’ouverture de nouveaux canaux d’expression et de communication, lui donne également la possibilité de se retrouver lui-même plus facilement avec ses affects, ses émotions, ses racines, son histoire, avec la mémoire de son corps, ainsi que de se décharger, d’échanger autrement, de libérer ses énergies contenues.

 

  1. La formation à la musicothérapie

Cette formation à La Réunion est  qualifiante, labellisée par l’Atelier de Musicothérapie de Bordeaux (AMBx). L’AMBx, suite à une innommable attitude de la Fédération Française de Musicothérapie (FFM) à son égard, est maintenant, depuis juillet 2014, affilié officiellement à la World Federation of Music Therapy (WFMT). Les plates excuses de la FFM, en date du 20 octobre 2014, adressées à Gérard Ducourneau, n’enlèvent en rien le discrédit que la FFM s’est infligée à elle-même.

 

La musicothérapie trouve ses racines dans les résonances sonores diverses qui nous envahissent, et qui nous traduisent. Nous avons chacune et chacun une identité sonore (ISO) qui s’est forgée tout au long de nos diverses expériences relationnelles, corporelles, et émotionnelles, et cette identité sonore constitue en grande partie la base de nos repères identitaires (résonance de notre prénom, des voix familières, des bruits, des rythmes, des mélodies, des vibrations multiples de notre environnement).

 

En musicothérapie, en s’appuyant sur le sonore et la musique proposés, le Sujet va entrer progressivement dans une expression corporelle et émotionnelle qui permettra au musicothérapeute d’y repérer quelques signes porteurs précisément de l’identité sonore du Sujet, et de les utiliser pour l’aider à construire du sens, et renforcer la relation de reconnaissance indispensable à son évolution.

 

La formation à la musicothérapie doit donc permettre au participant, dans un premier temps de mieux se connaître soi-même, d’approcher au plus près, sa propre identité sonore, et son registre émotionnel.

 

C’est ainsi que nous sommes amenés,  en formation, à travailler sur le souffle, les vibrations, la respiration, la relaxation, les vocalises, le cri, le silence, les gestes, les mouvements, le regard, le contact corporel,  le rythme, la mélodie, l’harmonie, l’équilibre…    Il s’agit de libérer le mouvement de la vie en soi, dans tous ses possibles (fussent-ils infimes parfois).

 

Le participant (la participante) de cette formation apprend, dans l’agir des mises en situation relationnelle pratique (base essentielle de la formation à  l’Atelier de musicothérapie), à comprendre et à dépasser ses propres écrans défensifs, ses résistances, ses limites, ses tensions, afin de pouvoir affronter tout ce qui pourrait le « remuer » dans sa relation au Sujet / il s’engage dans un travail d’analyse de sa propre résonance au monde sonore et à la musique /  de sa propre mise en jeu dans les registres corporel et émotionnel sollicités en permanence dans l’action thérapeutique en musicothérapie / il approche, au plus près, ses propres rapports au corps, à la respiration, à la voix, au regard, au toucher / il approfondit ses liens avec ses émotions diverses, avec le bruit, le silence, l’isolement, la souffrance, la violence, la différence, la vie, la mort. Ainsi formé, il pourra signifier avec plus d’intensité, dans ses futures démarches thérapeutiques, la vie et la reconnaissance, sera apte à construire du sens dans la relation qui s’installe avec le Sujet, à impulser un nouveau souffle, et à être capable d’apporter peut-être le possible, face à l’impossible !

Ce travail de mises en situation relationnelle pratique, permanentes, en formation, favorise cet état de conscience ouverte, et de connaissance de soi élargie (en démasquant les conditionnements), chemin vers la liberté d’être, et d’oser vivre.  Il n’y est aucunement question de performance physique, ou esthétique, mais de mise en jeu de sa personne (et en aucune façon de mise en jugement). Ce solide travail sur soi-même permet au futur musicothérapeute d’affronter l’analyse des transferts et contretransferts qui s’installent immanquablement dans ces rencontres.

Détendre son corps, laisser les énergies circuler, ressentir les diverses vibrations, capter les résonances d’affects multiples, passer des tensions aux relâchements dans une alternance équilibrante, c’est se propulser immanquablement dans une présence à soi-même absolument intense et vivifiante. Dans cette ouverture, les inhibitions s’estompent, et la créativité peut prendre sa pleine expansion.

La mise en acte de mon corps (sous l’impulsion de la musique), libre, acceptée, désirée, permet à celui-ci de devenir le lieu d’une énergie interne fabuleuse, régénératrice, fondatrice, métaphorique, transcendante. Fort de cette énergie, le futur musicothérapeute, en séance de musicothérapie, peut alors légitimement espérer pouvoir maîtriser l’intrication inévitable, dans un échange transféro-contretransférentiel, de ses propres émotions et vécus corporels, avec celles et ceux du Sujet. C’est cela être musicothérapeute, être capable d’entendre le manque, la douleur, la passion, la violence, la différence, l’identification, l’appel, l’angoisse, l’enthousiasme…, et être capable de transformer en espace de symbolisation tous ces mouvements émotionnels qui se dégagent au fur et à mesure des rencontres, car le musicothérapeute va pouvoir donner un sens à ce qui jaillit !

 

La rencontre avec la musique, excellent médiateur relationnel et transitionnel, de par ses éléments constitutifs qui relient l’individu à sa propre histoire, contribue largement à développer, pour chaque participant de cette formation, un solide équilibre émotionnel et une « abondance d’être » dont, en tant que professionnel, il a fondamentalement besoin pour s’inscrire dans une démarche thérapeutique efficace envers un Sujet, en « manque à être » précisément, et dont l’ouverture de nouveaux canaux de communication constitue un besoin essentiel.

 

Entreprendre une formation de musicothérapeute, c’est donc accepter de se confronter avec  sa propre histoire, inscrite dans son corps, dans sa voix, dans son langage. C’est  aller vers la compréhension de ce qui nous véhicule dans le sens, dans la présence à soi-même, à partir des éléments constitutifs de la musique elle-même, tels que le temps, l’espace, le rythme, l’intensité, la mélodie, les vibrations, l’harmonie.

 

S’engager dans une formation à la musicothérapie, c’est accepter de vivre un cheminement, vers une ouverture de son espace d’expression corporelle et émotionnelle. Le corps et la voix, bien entendu, sont impliqués au plus haut point dans ce travail de libération.

La prise en compte, et l’accompagnement au quotidien, des personnes en souffrance dans leur relation, dans leur expression, ou dans leur communication, nécessite, de la part du professionnel, un engagement physique, relationnel, et émotionnel, de tous les instants, et  recevoir le vécu corporel, mental, et affectif, de telles personnes, vécu de tensions, de souffrances, de manques, et porté par un immense besoin de reconnaissance, constitue en réalité, une véritable épreuve de soi, et à ce niveau, la formation telle qu’elle est conçue dans les Ateliers de musicothérapie prépare tout à fait le futur musicothérapeute à la maîtrise des tenants et aboutissants de l’implication corporelle et émotionnelle inhérente à la rencontre avec le Sujet dans le cadre de la démarche thérapeutique.

 

La manière d’aborder la formation dans les Ateliers de Musicothérapie, en effet, du fait même qu’elle est centrée, dès le départ, sur les mises en situation relationnelle pratique, nous est apparue pleinement efficace, et correspondre parfaitement à la démarche thérapeutique, telle que nous la concevons en musicothérapie : nous commençons par la mise en acte, dans l’instant du Sujet, nous nous inscrivons dans une démarche évolutive à l’échange, et nous construisons du sens, induit par le cheminement, l’oscillation métaphoro-métonymique, l’accès à la symbolisation se faisant précisément par la mise en sens, par le musicothérapeute, des éprouvés physiques et psychiques vécus.

 

Á l’Université, même si l’on peut considérer que les objectifs restent les mêmes, la manière cependant d’aborder la formation à la musicothérapie est toute autre, adoptant plutôt la séquence logique du domaine médical : diagnostic, pronostic, et traitement.   Ceci explique vraisemblablement les réticences de certains étudiants de 1ère et 2ème année de formation à la musicothérapie à l’Université, lors de demandes de stages dans lesquels la perspective d’un engagement, et d’une implication dans le registre corporel et émotionnel, semble les déstabiliser.

Les compétences musicales ne sont pas prioritaires pour entreprendre la  formation à la musicothérapie, même si naturellement, maîtriser un certain nombre d’éléments rythmiques ou mélodiques de base ne sont pas inutiles. Être musicophile, ouvert à la musique, paraît malgré tout, à l’évidence, un minimum. L’essentiel reste, bien entendu, pour le musicothérapeute, sa capacité d’analyse de sa propre résonance au sonore et à la musique, ainsi que de celle du Sujet, sa capacité de maîtriser les résonances qui l’envahissent et le traduisent, en sachant y situer l’émergence d’une pleine authenticité. Il ne s’agit pas pour le musicothérapeute de dire « j’aime toutes les musiques », mais d’être capable de les écouter toutes, en ne les enfermant pas dans un jugement de valeur, mais en leur accordant le droit d’un espace d’existence, ce qui n’interdit pas, pour autant,  l’expression d’un ressenti, quel qu’il soit.

Le musicothérapeute n’est pas là pour imposer une culture de référence, pas plus que pour programmer un conditionnement, déclencher des émotions, ou créer une dépendance à la musique. Son objectif, c’est d’ouvrir des canaux de communication, et la musique a toute chance de permettre au Sujet de rencontrer sa propre histoire à un moment donné, car, rien n’est plus chargé d’associations émotionnelles que la musique. Comme le souligne  si bien Jankelevitch, « la musique renvoie à une infinité de richesses de sens, implicites et latentes… ». C’est le rôle du musicothérapeute que de favoriser,  par le biais de la musique, cette rencontre avec soi-même pour le Sujet, et d’être là quand cela « fait signe », pour lui permettre d’y mettre du sens.

                            Roland VALLÉE      musicothérapeute

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